Charles Joseph GLATIGNY est né à Oret le 8 septembre 1783. Il épousa Alexandrine Joseph ROUSSEAU, à Tarcienne, le 30 avril 1812.
Ce couple eut une nombreuse descendance à Tarcienne.
La famille GLATIGNY marqua notablement le village et ses habitants au XIXè: quelques-uns de ses membres s’investirent beaucoup dans la vie communale.
Aujourd’hui, à moins de deux semaines de la Saint-Fiacre 2025, je voudrais vous parler – un peu – d’un arrière-petit fils de Charles GLATIGNY : René GLATIGNY né à Tarcienne le 28 juillet 1892.
René GLATIGNY fut un jeune homme brillant. A 19 ans, il était instituteur et maître d’études ! Il fut malheureusement happé par la première guerre mondiale , dès le mois d’août 1914. Il servit comme brancardier.
En 1916, il fit la connaissance d’une jeune institutrice française originaire de la région toulousaine. Elle devint sa marraine de guerre. René et sa marraine échangèrent de nombreuses lettres entre 1916 et 1918. René recopiait dans des cahiers le texte des lettres qu’il envoyait à sa marraine. Ces cahiers ont été retrouvés. Je vous livre ici une des lettres de René car il y expose, avec beaucoup de poésie et d’émotion, le souvenir qu’il a de la Marche Saint-Fiacre.
Chère Marraine,
Le facteur vient de m’apporter votre gentille missive.
Je voulus la lire , mais, au milieu du chahut de notre « chambrée », il m’en fut impossible.
Mon cœur avide de solitude me força à braver toute consigne.
Je m’en allai à travers les dunes, le long d’une mer calme et enjôleuse. Et, quand je fus isolé de toute nature, insouciant de ce qui se passe dans les environs, je me couchai dans le sable et, bercé par les vagues, je relus votre lettre.
Vous me parliez des rives de la Seine aux coteaux fleuris , si jolis en cette saison, de ce jeune vert-tranchant sur les vieux et antiques sapins ; des doux concerts animant les bocages d’accords pleins d’amour et de sensualité ; bref, de cette nature qui renaît et qui te dit : « Espère, les temps rudes sont passés, voici venir les beaux jours ». Je la relus, cette lettre, mais il me sembla que ce décor se transportait dans d’autres contrées. J’aurais voulu le suivre… Mais cette mer, si délicieuse pour les habitués de la plage, me faisait mal. Et cependant, ses vagues berceuses m’hypnotisaient, me clouaient sur place. Trop faible pour réagir, pour m’enfuir, je restai, mais mon esprit suivit le paysage.
Comme dans un rêve, je me revis habillé en civil. Un soleil radieux avait mis je ne sais quelle gaieté au cœur. Les cloches sonnaient à toute volée et les fidèles, nombreux en ce jour de fête, trouvaient à peine place sous les voûtes de notre église romane, trop petite pour les grandes circonstances. C’est la Saint-Fiacre, notre fête du premier dimanche de mai.
Aux sons des cloches succéda le roulements des tambours et fifres . Un régiment de civils, costumés en Premier Empire, venait se ranger aux abords de l’église. Mais voici que les fidèles envahissent les accotements de la route. La messe est finie . Déjà les dais, portés par des robes blanches innocentes, avaient descendu les marches de l’église, quand un « garde à vous » sonore les arrêta. Un cliquetis d’armes, puis un semblant d’immobilité rendit tout à coup la troupe attentive. Au commandement du chef, elle porta les armes et s’ébranla. Les sapeurs, tablier blanc piqué d’une fleur, balancent flegmatiquement leurs haches sous les ordres d’un sergent, un grand à barbe forte, et force est à la foule de s’écarter. Le tambour-major, au panache énorme, tournoie sa canne avec force moulinets au-dessus de trois ou quatre tambours et fifres qui cherchent à interpréter dans ces mouvements la cadence, pour le moment lente et majestueuse. Un coup de grosse caisse, et une « marche de procession » fait flotter les plumets blancs et rouges des musiciens et taire les tambours. Trop peu instruits dans l’art équestre, le major et son adjoint, tout chamarrés d’or, tâchent de maîtriser leur pur-sang – un cheval de voiture quelconque – qui se cabre devant le tapage inaccoutumé. Le commandant de Compagnie lance d’une voix forte et sèche des ordres, toujours les mêmes, et répétés presqu’automatiquement par officiers et sergents.
Voici les grenadiers, avec leurs noirs colbacks piqués d’une plume. Ils prennent un air de vieux grognard, on dirait la Vieille Garde défilant devant Napoléon !
Sous le drapeau, deux « mascottes » en grande tenue, sont toute fières de marcher comme leur papa. Viennent ensuite les voltigeurs, les zouaves, que sais-je ? Chaque hameau a son peloton et son costume. Enfin, pour prévenir l’indiscipline provoquée par un zinc tentateur, deux francs pandores ferment la marche. Comme vous le voyez, rien ne manque à cette troupe hétéroclite, qui « accompagne » la procession traditionnelle. Elle s’arrêtera à divers endroits et observera les coutumes point par point.
Pendant ce temps, la kermesse foraine s’ouvre pour la rentrée de la procession. Déjà les chevaux de bois se dégourdissent aux sons d’une musique langoureuse et criarde. Les nacelles des balançoires se stimulent pour dépasser leurs voisines. Le «massacre » offre aux amateurs des têtes en vogue à abattre. Peut-être que maintenant on userait ses six boules pour 10 centimes contre le kaiser et sa clique. Les marchandes de bonbons étalent leurs caramels, amandes, friandises des amoureux, ou sucres d’orge, nougats, fusées, qui font la joie des gosses.

Mais voici que la Marche descend du côté du château. La procession est de retour. Les sapeurs s’arrêtent à hauteur du carrousel et la Compagnie se range sur les abords du chemin pour former la « haie » à la procession. Celle-ci vient se grouper autour de l’autel fait dans la cour de la brasserie. Dans un silence religieux, troublé seul par les grelots des enfants de chœur, le prêtre bénit une dernière fois la foule. À peine le reliquaire est-il déposé sur l’autel qu’un « Chargez à volonté, chargez !» attire l’attention. Pendant que les hommes entassent la poudre dans leurs « chasse-pots », le major fatigue son cheval en galopant devant le front de la troupe. De son sabre, il ordonne aux tambours de battre le « garde à vous ». Le commandant crie « Bataillon, portez armes ! Joue ! » Les fusils se placent à l’épaule, canon en l’air. Le major s’élance alors au galop, sabre au clair. Et au moment où son sabre s’abaisse, une décharge des mieux réussies ébranle les airs. Effrayées sans doute de ce bruit de guerre, les cloches se mettent à sonner à toutes volée. C’est la rentrée. Les troupes, aux sons des tambours et fifres, défilent et la procession se remise jusqu’à l’an prochain.
Les cafés s’emplissent et la bière blonde coule à flots , car le soleil s’étant mis de la partie, a desséché les gosiers . Déjà les diapasons s’élèvent joyeusement, c’est le printemps : la joie et la vie.
Ces mœurs vous sembleront peut-être bizarres, petite lointaine ?
Vous ne serez pas la seule à en rire car nos Marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse attirent beaucoup l’attention d’étrangers. « Quelle naïveté !», s’écrient-ils ! Oui, quelle naïveté ! Mais combien de grandeurs et de beautés renferment ces mœurs plus que séculaires ! Il faut les connaître et les comprendre pour en goûter le charme et la poésie. C’est « l’âme des nôtres » qui y chante.
La science, le progrès, le mercantilisme les avaient quelque peu dénaturées et tentaient ainsi à les faire disparaître. Erreur, au lieu de les supprimer, nous devons les rétablir , leur rendre les intentions de la première heure.
Nos ruines relevées ne sembleront pas une terre étrangère, car l’âme de nos aïeux chantera à nouveau et donnera aux nouvelles constructions un je ne sais quoi d’attache qui fait qu’on aime notre « chez nous ».
Et je pensais à ce relèvement de ma patrie quand je m’aperçus que le soleil se noyait à l’horizon. Le froid du soir me fit reboutonner ma capote et je repris le chemin du cantonnement. J’étais joyeux comme au soir de la Saint-Fiacre. Dans le lointain, les canons tonnaient : c’étaient les « décharges » et les feux roulants de la Marche. Une auto de la Croix-Rouge me rappela à la réalité. J’avais rêvé. Ce temps passé, le reverrai-je encore ?
Mieux vaut pour le moment chasser ce noir cauchemar. C’est pour cela que je finis ma lettre.
À bientôt une de vos bonnes lettres.
René Glatigny.
René GLATIGNY ne devait plus jamais revivre la Saint-Fiacre.
Le 28 septembre 1918, il fut grièvement blessé à Moorslede (Flandre Occidentale). Il fut transporté vers un hôpital de campagne, à Hoogstade. Il y mourut le même jour.
Amis marcheurs, amies et amis des marcheurs, puisse votre prochaine Saint-Fiacre vous faire dire, comme René GLATIGNY : « C’est le printemps : la joie et la vie » !
Je vous reparlerai bientôt de René GLATIGNY et de sa famille.
Sources
Notes biographiques : Dr Patrick LOODTS, Médecins de la Grande Guerre, René Glatigny : Journal de campagne du 3 août au 10 octobre 1914.
http://www.1914-1918.be/1_galtigny_journal.php
La lettre de René à sa marraine : Rêves d’un poilu sur nos marches de l’Entre-Sambre-et-Meuse, Dr Jacques GANTY, in Le Marcheur de l’Entre-Sambre-et-Meuse , bulletin trimestriel, n°150, décembre 1998