La Mort, qui nivelle toutes les douleurs des mères et des épouses, devrait effacer toutes les haines !…..
J’eus bientôt réponse à toutes ces questions grâce à…
… un petit bout de papier que je découvris, glissé entre les pages du Livre d’Or laissé à la disposition des visiteurs dans la chapelle du cimetière : un certain Bernard, auteur d’un Recueil de documents sur les combats qui se déroulèrent à Nalinnes le dimanche 23 août 1914, en faisait la promotion et invitait les personnes intéressées par l’ouvrage à prendre contact avec lui.
L’après-midi même, je rencontrais Monsieur Bernard Lejeune, président du Syndicat d’Initiative de Nalinnes et grand connaisseur des évènements survenus à Nalinnes, Gourdinne, Somzée et Tarcienne lors des derniers jours de la bataille de Charleroi.
Je lui fis part de mes recherches, il se montra intéressé. Très vite, Monsieur Lejeune exposa les morceaux de l’histoire de Lucien Mathigot que j’avais rassemblés au Docteur MAUGUY, médecin parisien , autre spécialiste de cet épisode de la première guerre mondiale.
Monsieur Lejeune me renseigna une source de documentation incroyable que je ne connaissais pas : le site du CIRC, Comité International de la Croix Rouge.
J’y trouvai les notes d’une femme formidable: Madame Elise BARBIER. Elle était infirmière de guerre, employée à l’Hôpital Civil de Charleroi. Elle fit un travail extraordinaire de recensement des victimes potentielles et confirmées des combats qui se sont déroulés sur les territoires de Somzée, Gourdinne, Tarcienne et Nalinnes le 23 août 1914.
Voici la première page d’une lettre qu’elle adressa au CIRC:
Au Comité international de la Croix Rouge de Genève,
Charleroi, 12 septembre 1915.
Hôpital Civil.
Monsieur Cramer,
Voici, pour la commune de Somzée, (province de Namur) les noms des livrets militaires qui ont été trouvés sur le territoire , après le combat du 23 août 1914. Il y a là beaucoup de tombes, sans indications autres que des croix blanches, portant:: « A la mémoire des soldats français morts pour la patrie, 23 août 1914. R.I.P. »
J’en ai vu une qui contient 23 corps; puis six autres; plus loin une toute seule; plus loin, toujours en plein champs, (à la limite du hameau de Limsonry qui fait partie de la commune de Tarcienne) une autre contenant la dépouille mortelle d’un capitane, ainsi que je vous l’ai écrit dans ma lettre du 10 courant, plus loin encore, trois autres !! et ce n’est pas tout.
Dans le bois des Comognes (territoire de Gourdinnes) une tombe portant: A la mémoire de 6 soldats français morts pour la patrie le 23 août, 5e Rt Infant. 10e Cie, 1ère escouade. Non loin de là, près d’une briqueterie en ruines, toujours à Limsonry (territoire de Tarciennes, mais plus proche de Gourdinnes que de Tarcienne, cependant) trois tombes où reposent des soldats français du 5e Inf. 10e Cie, 9e escouade et du 5e Inf. 12e Cie, 9e escouade, comme aussi du 5e Inf. 10e Cie, 13e escouade. Une tombe, plus loin, avec croix noire, sans indication autre que : Ici reposent des soldats français. Mais quels sont ces soldats ?
Gourdinnes, Limsonry (hameau de Tarciennes) et Somzée sont des communes qui se touchent.
Je vous envoie le livret de Constant, domicilié au Hérou (Seine Infre), trouvé à Gourdinnes. Le possesseur est-il vivant ? Je ne le sais, pas plus que je ne puis vous donner de certitude réelle quant aux livrets dont les noms sont donnés ci-dessous, trouvés à Somzée*. Au cimetière de Gourdinnes, il y a une tombe marquée: A la mémoire du soldat français , Narcisse Vrey, mort au champ d’honneur, août 1914. Ce soldat n’a vécu que quelques moments après qu’il a été découvert. A côté de sa tombe, plusieurs autres, sans inscriptions.
Le général Verdier a logé à Somzée, avec le colonel et le drapeau; ceci pour aider à vos recherches. Un soldat français aurait parlé, à Somzée, du général Salles, du 129e croit-on. A Tarcienne, commune voisine, on parle aussi du 73e ou 74e d’inf.
* Les livrets sont tous à l’Adon Communale mais ceux à qui ils appartenaient sont -ils morts ou ont-ils pu faire la retraite ?
Somzée
Liste des livrets trouvés sur le territoire.
Les médailles ont été recueilles par les Allemands.
Pivont Émile Auguste Cl.1909 N°187…
Suit une liste de trois pages totalisant plus de 350 noms(!), parmi lesquels:

Le site du CIRC propose à ses visiteurs une autre lettre de Madame Barbier.
Elle présente, vous le verrez, un intérêt immense. Je vous la livre ici.
2.249 39, Rue Bernus, Charleroy, 25 7bre 1918.
Comité International de la Croix Rouge de Genève,
durch den Hern Delegierten des General Gouverneur s für das Belgische Rote Kreuz in Brüssel
Monsieur Chenevrière,
Je vous remercie bien vivement des plis 12.249, – FFB 13168 et Fso 11376, que j’ai immédiatement transmis aux familles des défunts. Au sujet du médecin militaire Baudoux Richard Camille, repris sous cette fiche, la famille désirerait faire revenir le corps en Wallonie après la guerre.
E.100. Je vous envoie, ci-inclus, la liste des soldats français inhumés au cimetière d’honneur de Tarcienne (prov. De Namur) où je me suis rendue le lendemain de l’inauguration .
Cette instauration officielle a été faite le lundi 23 septembre par devant les autorités allemandes du Kreis de Philippeville , le bourgmestre belge de Tarcienne, et aussi le clergé belge qui en avait été instamment prié, des communes où les corps des soldats avaient été repris, telles les communes de Walcourt, Fraire, Chastrès, Thy le Château, Somzée, Thy le Baudhuin, Gourdinnes, Farciennes et peut-être d’autres encore.
L’entrée du cimetière, – situé à l’orée du bois non loin de la route de Charleroi à Philippeville, – est une chapelle en pierre bleue belge taillée, au fond de laquelle se trouve un petit autel surmonté d’un Christ en pierre aussi. Sur la pierre de l’autel, on lit en allemand et en français :
A la mémoire des braves soldats français et allemands ( ou allemands et français) morts pour leur patrie les 22 – 24 août 1914.
A l’extérieur, ont été déposés, au nom des soldats allemands, des couronnes avec inscriptions, l’une au nom du Kreis de Phillipeville, l’autre par le régiment allemand 78, une troisième par la Inf. Hann. Rgt 74.
A l’intérieur du cimetière, certaines allées sont réservées aux défunts allemands, certaines aux défunts français, certaines autres ont des fusions : allemands et français, algériens et même un soldat russe.
Il me fut dit, et je l’ai même constaté le lendemain, que, pour le jour de l’inauguration, toutes les tombes françaises ont été, par des mains amies, couvertes chacune de branches de lierre et d’une touffe de géraniums. Quoique Belge, de toute mon âme, j’aurais voulu que, sur chaque tombe allemande fut aussi déposée , par nos mains ennemies, une même touffe de géranium, car la Mort, qui nivelle toutes les douleurs des mères et des épouses, devrait effacer toutes les haines !…..
E.100. C. Le Comité de la Croix Rouge allège toutes les inquiétudes morales, n’est-ce pas ? Puis-je donc, par vote obligeant et inlassable intermédiaire, prier Monsieur le Docteur Ferrière qui dirige un département de votre belle institution, de vouloir informer le grand écrivain Romain Rolland, un de ses collaborateurs en Suisse, – qui reçut le prix Nobel pour la Paix – que tout l’œuvre musical inédit d’un jeune compositeur belge, Adolphe Biarent, 1er grand prix de Rome en 1900, mort au début de la guerre, est déposé à la Banque Centrale de la Sambre à Charleroy, coffre-fort n° 619. Dans le cas où, par suite des évènements actuels, la famille de ce compositeur serait dispersée ; la jeune veuve de l’artiste disparu (qui est une de mes amies) , actuellemnt très souffrante, désire céder à l’auteur célèbre de « Au-dessus de la mêlée » , en même temps que les pièces symphoniques ou de musique de chambre conçues avant la guerre, une sonate pour viloncelle et piano, composée en 1915, au moment même où Romain Rolland publiait à Genève, la série des ses articles. Si je vous fais parvenir cette demande, c’est parcque’il serait profondément à regretter qu’une œuvre , de telle envergure, fut perdue sans retour pour le monde musical, au milieu du cataclysme actuel. Bien merci d’avance.
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Au cimetière d’honneur de Tarcienne est érigé un monument portant ceci : Zum Gedächnis an seine Hoheit Prinz Friedrich von Sachsen Meiningen , generalleutnant gefallen für sein vaterland bei Tarcienne am 23 August 1914.
Le fils du prince, m’at-on dit, a assisté à l’inauguration du monument érigé à son père.
Des couronnes y sont déposées.
Veuillez recevoir, Monsieur, l’expression de mes sentiments distingués .
(S) Elise BARBIER
Kriegskrankenpflegerin
A cette lettre sont associées deux pages sur lesquelles Elise Barbier a inscrit plus de 200 noms qu’elle a relevé sur les tombes du cimetière de Tarcienne au lendemain de son inauguration, le 24 septembre 1918.
Au bas de la première page:

Enfin la confirmation : Lucien Mathigot a bel et bien été inhumé au cimetière militaire de Tarcienne !